Échecs et maths

Nombre de Shannon : combien de parties d'échecs sont possibles ?

Dix puissance cent vingt : un 1 suivi de 120 zéros. C'est l'estimation du nombre de parties d'échecs possibles proposée en 1950 par Claude Shannon. D'où vient ce nombre, et que vaut-il vraiment ?

En bref

Le nombre de Shannon est l'estimation, publiée par Claude Shannon en 1950, d'environ 10120 parties d'échecs possibles. Il repose sur un calcul simple : environ 1 000 possibilités pour un coup blanc suivi d'un coup noir, et des parties d'environ 40 coups, soit (103)40 = 10120. C'est bien plus que le nombre d'atomes de l'Univers observable, estimé à environ 1080.

Le nombre de Shannon est souvent cité pour illustrer la richesse du jeu d'échecs. Il est aussi un excellent support pour travailler les puissances de 10, la notation scientifique et les ordres de grandeur, du collège au lycée. Encore faut-il savoir d'où il vient, ce qu'il mesure exactement, et ce qu'il ne mesure pas.

Nombre de Shannon
Estimation prudente, environ 10120, du nombre de parties d'échecs possibles, proposée par le mathématicien et ingénieur américain Claude Shannon dans l'article « Programming a Computer for Playing Chess », publié en 1950 dans la revue Philosophical Magazine.

Le nombre de Shannon : d'où vient le calcul ?

Claude Shannon (1916-2001) est connu comme le fondateur de la théorie de l'information. En 1950, il publie l'un des premiers articles sur la programmation d'un ordinateur pour jouer aux échecs. Pour montrer qu'une machine ne peut pas simplement calculer toutes les suites de coups, il fait une estimation rapide :

  1. Dans une position typique, il y a environ 30 coups légaux. Ce nombre reste à peu près constant pendant une grande partie de la partie.
  2. Un coup blanc suivi d'un coup noir donne donc environ 30 × 30 = 900 possibilités, que Shannon arrondit à 103.
  3. Une partie typique dure environ 40 coups (40 coups blancs et 40 coups noirs) jusqu'à l'abandon d'un joueur.
  4. Le nombre de suites de coups vaut donc environ (103)40 = 10120.

Shannon ajoute qu'une machine qui examinerait une variante par microseconde mettrait plus de 1090 ans à calculer son premier coup. Il en conclut qu'un programme d'échecs doit évaluer les positions et choisir les variantes à explorer, comme le fait un joueur humain.

Parties et positions : deux nombres différents

Il ne faut pas confondre le nombre de parties (des suites de coups) et le nombre de positions (des dispositions des pièces sur l'échiquier). Une même position peut être atteinte par des millions de parties différentes.

GrandeurEstimationSource
Nombre de parties possibles≈ 10120Claude Shannon, 1950
Complexité de l'arbre de jeu (estimation plus récente)≈ 10123Victor Allis, thèse de 1994
Nombre de positions possibles (estimation de Shannon)de l'ordre de 1043Claude Shannon, 1950
Nombre de positions légales≈ 4,82 × 1044 (± 0,03 × 1044)John Tromp, estimation statistique
Atomes dans l'Univers observablede l'ordre de 1078 à 1080Ordre de grandeur courant

Shannon estimait le nombre de positions par la formule 64! / (32! × 8!2 × 2!6), qui compte les façons de disposer les 32 pièces de départ sur les 64 cases ; le résultat vaut environ 4,6 × 1042, qu'il arrondit à « environ 1043 ». L'estimation moderne de John Tromp, (4,82 ± 0,03) × 1044 positions légales, est obtenue autrement : en tirant au hasard deux millions de positions parmi un ensemble que l'on sait dénombrer, puis en vérifiant lesquelles sont réellement atteignables dans une partie, avec l'aide de Peter Österlund pour l'analyse informatique.

Les premiers coups : un compte exact

Au début de la partie, on peut compter exactement. Les Blancs ont 20 coups possibles (16 coups de pions et 4 coups de cavaliers). Les Noirs aussi. On obtient :

Après…Suites de coups possibles
1 coup blanc20
1 coup blanc et 1 coup noir400
2 coups blancs et 1 coup noir8 902
2 coups blancs et 2 coups noirs197 281

Valeurs recalculées par programme à partir de la position initiale (comptage de toutes les suites de coups légaux).

Après seulement deux coups de chaque camp, on dépasse déjà 197 000 suites possibles. Le facteur multiplicatif augmente ensuite, car les pièces sortent et ont plus de choix : c'est ce qui justifie l'hypothèse d'une trentaine de coups par position.

D'où vient l'estimation de 10123 ?

En 1994, le chercheur néerlandais Victor Allis a refait le calcul avec des hypothèses différentes : environ 35 coups possibles par position, et des parties de 80 demi-coups (40 coups de chaque camp). On obtient 3580. Pour l'écrire en puissance de 10, on utilise le logarithme décimal : 80 × log(35) ≈ 80 × 1,544 ≈ 123,5. D'où l'ordre de grandeur de 10123. La méthode est exactement celle de Shannon, seuls les paramètres changent, ce qui montre combien le résultat dépend des hypothèses.

Avec les paramètres exacts de Shannon, 90040 vaut d'ailleurs environ 10118 et non 10120 : c'est l'arrondi de 900 à 1 000 qui donne le joli chiffre rond. Pour un ordre de grandeur aussi gigantesque, la différence n'a aucune importance pratique.

Comment l'expliquer en classe

Le nombre de Shannon est idéal pour travailler les puissances de 10, au programme de 4e. Quelques pistes :

Le nombre de grains de l'échiquier de Sissa, environ 1,8 × 1019, paraît minuscule à côté : la comparaison des deux est un bon exercice. Voir le calcul de l'échiquier de Sissa.

Peut-on « résoudre » les échecs ?

Résoudre un jeu, c'est savoir avec certitude quel résultat (victoire des Blancs, des Noirs ou nulle) donne une partie parfaite des deux côtés. Le nombre de Shannon montre qu'on ne peut pas le faire en explorant toutes les parties. Les ordinateurs ont toutefois résolu toutes les positions comportant peu de pièces, grâce à des tables de finales. Pour savoir où en est la question, le Palais des Échecs s'est demandé si les échecs pourront être résolus un jour.

Le nombre de Shannon et les autres grands nombres de l'échiquier

L'échiquier est une petite usine à grands nombres : 264 − 1 grains de Sissa, plus de 26 000 milliards de parcours fermés du cavalier, 92 solutions aux huit dames, 204 carrés… Retrouvez-les sur notre page les grands casse-têtes de l'échiquier.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que le nombre de Shannon ?

C'est l'estimation d'environ 10120 parties d'échecs possibles, proposée par Claude Shannon en 1950 dans l'article « Programming a Computer for Playing Chess ».

Combien de parties d'échecs sont possibles ?

Environ 10120 selon Shannon, avec une estimation plus récente de 10123 (Victor Allis, 1994). Ce sont des ordres de grandeur, pas des comptes exacts.

Combien y a-t-il de positions possibles aux échecs ?

Environ 4,8 × 1044 positions légales selon l'estimation statistique de John Tromp. Shannon avait proposé un ordre de grandeur de 1043 en 1950.

Le nombre de Shannon est-il plus grand que le nombre d'atomes dans l'Univers ?

Oui, de très loin : environ 10120 parties contre environ 1080 atomes dans l'Univers observable, soit un rapport de 1040.